Compte-rendu de la journée Communication et Migrants

VIEILLIR ICI QUAND ON EST D'AILLEURS du 18 Mars 2004

Organisée par le Groupe de Réflexion sur la Prise en Charge des Migrants de l'hôpital Avicenne, a eu lieu le 18 Mars 2004 dans cet hôpital (Bobigny, Seine St Denis) une Journée de Réflexion sur le phénomène du vieillissement des migrants en France.

Résumer cette Journée de façon synthétique serait illusoire et vain. Seuls quelques points forts seront évoqués ici. Beaucoup de choses y ont été dites avec émotion et parfois humour. Beaucoup de vraies questions de fond, vraisemblablement insoupçonnées dans les consciences des participants n'ayant pas un parcours d'immigré ou de descendant d'immigré (en tout cas récent, car nous sommes tous des immigrés !), ont été soulevées. 

La qualité de la réflexion et l'intensité émotionnelle de cette journée ont été largement liées à la présence de Yamina Benguigui, cinéaste et auteur de "Mémoires d'immigrés", qui avait accepté d'être notre "Grand Témoin" pour cette Journée. Qu'elle en soit remerciée ici ainsi que tous les intervenants qui ont, grâce également au concours de la grande chanteuse malienne Fantani Touré pour les intermèdes musicaux, fait de cette Journée un succès auprès des 300 participants.

Toute cette réflexion avait comme toile de fond la nécessaire interrogation sur la volonté et la capacité de la société française (et des pays industrialisés en général) à intégrer "ses" immigrés, particulièrement ceux issus de cultures différentes. A ce propos, une personne présente dans la salle rappelait le difficile parcours d'immigré que rencontraient encore au début du siècle dernier les Auvergnats, Bretons et autres Alsaciens qui, ne maîtrisant pas toujours bien le français, "montaient" à Paris. 

Le Vieillissement des Migrants en France est-il un phénomène nouveau ?

Les données chiffrées sur le sujet sont peu nombreuses mais pour les immigrants du début du siècle dernier, principalement originaires du Maghreb, c'est une réalité alors que de phénomène est encore marginal chez les Africains originaires d'Afrique sub-Saharienne. Plusieurs données issues des statistiques des foyers SONACOTRA confirment cette impression. 

Dans ces foyers, les migrants de plus de 50 ans représentaient 27 % des résidents en 1978, contre 48 % en 1994. De même, les salariés retraités "âgés" sont dix fois plus nombreux maintenant que lors de la création des foyers et, en 2010, il est prévu que 50 % au moins des résidents en foyer auront plus de 56 ans. Pour les résidents de plus de 60 ans, l'évaluation est de 7 % en 1990, 18 % en 1997 et 28 % en 2001. 

Quelles sont les causes de non-retour à la fin de la vie professionnelle ?

Les raisons de ne pas repartir "au pays" sont diverses et bien évidemment non univoques. Elles dépendent beaucoup de l'installation de la cellule familiale en France, alors que, à l'inverse, le migrant resté seul aura plus volontiers tendance à repartir dans son pays d'origine.

Les autres raisons de rester peuvent être d'ordre financier (revenu de l'ordre de 500 euros par mois, amputé de ce qui est envoyé régulièrement à la famille et des trajets au pays) : retraite payée à l'étranger en monnaie locale, taxée au départ et à l'arrivée (problème du statut de résident retraité), allocations non transférables, prestations sociales parfois seule source de revenus (pour le migrant et sa famille restée au pays).

Les raisons médicales sont également courantes. En effet, les travailleurs immigrés, notamment ceux des premières générations de migration, ont été soumis à un vieillissement physiologique précoce, du fait de postes de travail (emplois non qualifiés) très exposés aux conditions climatiques difficiles et aux risques professionnels (asbestose, pneumoconiose, asthme, agents carcinogènes). 

A ces facteurs de risques professionnels, toujours d'actualité pour certains, s'ajoutent des conditions de vie au quotidien difficiles et précaires liées notamment à la vie en foyer (alimentation mal équilibrée, exiguïté des lieux de vie - 4 à 8 m2 pour une chambre en moyenne -) et aux difficultés psychologiques propres au "déraciné" ("Celui qui pense à la famille là-bas, ne dort pas" disait un "vieux" migrant, appelé à témoigner au cours de cette journée). Ces conditions de vie favorisent une hygiène de vie bien souvent défaillante, un tabagisme parfois très important et parfois un alcoolisme dévastateur.

Ainsi, outre les pathologies évoquées ci-dessus, certaines maladies métaboliques comme le diabète sont bien plus fréquentes chez les travailleurs immigrés que dans la population générale. C'est aussi la raison pour laquelle on rencontre chez les migrants de 55/60 ans les pathologies habituellement observées dans la population générale chez les 70/75 ans. Un autre indicateur de cette "usure" physique accélérée est l'âge moyen des personnes dépendantes qui est de 75 ans pour les retraités originaires du Maghreb contre 82 ans pour les Français "de souche".

Une autre raison "par défaut" de rester dans le pays d'accueil est ce que l'on pourrait appeler le statut de "double étranger". En effet, du fait d'une vie souvent en foyer qui, contrairement à ce que l'on peut croire, n'est pas un lieu de sociabilité et surtout pas d'intégration (la vie en foyer est garante d'une certaine identité mais a tendance à isoler le migrant car comme le soulignait Yamina Benguigui, les foyers sont "invisibles" de l'extérieur avec souvent comme seule lucarne de l'intérieur sur la société française, le poste de télévision), l'immigré reste en France l' "étranger", voire "l'étrange étranger". 

Parallèlement, au bout d'un certain temps en France, le migrant se trouve de plus en plus "décalé" quand il rentre au pays, ce d'autant que sa fonction de "porte-monnaie" finit parfois par induire une relation pervertie avec sa famille ou sa communauté d'origine. Ainsi, peu à peu, le fossé se creuse et l'Etranger en France finit aussi par devenir l'Etranger au pays, le poussant ainsi à rester en France, souvent dans une plus grande précarité que pendant sa vie professionnelle. Cette "peine" de double Etranger se résume très bien dans une phrase dite par un migrant et citée par un intervenant : "Je ne me sens bien que dans l'avion, entre la France et l'Algérie". 

Mourir ici ou au pays ?

Parler de vieillir en France, c'est évidemment aussi parler du "risque" d'y mourir. On retrouve ici le même décalage que celui vu plus haut entre les migrants d'origine maghrébine issus d'une migration plus ancienne et les migrants d'Afrique sub-Saharienne. 

Les premiers, souvent installés avec leur famille, envisageraient pour bon nombre d'entre eux, de mourir et d'être enterrés dans leur pays d'accueil, dans le pays où vivent leurs enfants. Pour cela, un frein important est de ne pouvoir être enterré selon les rites musulmans (dans les 24 h, directement en terre, tourné vers la Mecque...), ce qui n'est possible que dans les rares cimetières où un carré musulman a été aménagé. En l'absence de cette possibilité, pourtant rendue obligatoire par deux circulaires ministérielles demandant aux maires de prévoir des carrés confessionnels, c'est le retour au pays soit "à temps", soit in extremis, soit post-mortem. 

Dans ce dernier cas, à l'époque encore récente où, pour prendre cet exemple, seule la compagnie aérienne nationale desservait l'Algérie, le paradoxe était de voir jusqu'à 150 cercueils en attente à l'aéroport, le nombre de cercueils étant limité à deux par vol. Ces rapatriements se font à grands frais, obligeant à créer des "tontines" familiales ou communautaires pour y faire face. Ainsi, comme l'a souligné Yamina Benguigui, lorsque la société française, par l'intermédiaire de ses décideurs politiques, sera prête à "faire de la place" dans ses cimetières aux personnes issues de cultures différentes, ce sera un symbole très fort de volonté d'intégration.

Quelques éléments de réponse aux problèmes posés

Parmi les réponses institutionnelles concrètes qui ont été proposées, une démarche pro-active des services sociaux a été proposée pour aller au-devant des migrants âgés et favoriser leur maintien au domicile, au besoin en facilitant la venue du conjoint resté au pays au titre de tierce personne. 

En effet, il existe toujours une réticence forte de la part des migrants à entrer dans des établissements de long séjour ou en maison de retraite car cette solution ne fait pas partie de leur culture d'origine, la vie en institution étant souvent vécue comme un nouvel exil. Cette réticence "culturelle" est renforcée par une méfiance envers les institutions et la crainte des répercussions financières (le coût de la vie en institution aspirera tout leur revenu, interdisant les retours au pays et les envois d'aide financière). 

Concrètement, ces réticences se traduisent par une proportion de seulement 2,5 % de migrants âgés qui vont en maison de retraite (6 % en Seine Saint Denis, dont la moitié originaire du Maghreb, l'autre moitié du reste du monde méditerranéen, la présence de résidents originaires d'Afrique sub-Saharienne étant très rare).

Parmi les réponses proposées par le monde associatif, deux exemples ont été exposés : 

  • L'Espace Mémoire de l'hôpital à orientation gériatrique Corentin Celton, créé à la demande de la Direction, a pour double objectif de redonner la parole aux personnes âgées, tout particulièrement d'origine maghrébine (en animant notamment un travail sur l'histoire de la migration entre l'Algérie et la France) et de leur apporter une aide médicale axée sur la prévention (assurée par un médecin arabophone), juridique (présence d'un avocat une fois par mois) et administrative (mise à disposition d'un écrivain public). L'accueil y est gratuit, aucun préalable n'étant requis. 
  • Le Café-Social de Belleville (7 rue de Pali Kao, 75020 Paris ; www.cafesocial.org) s'est fixé quant à lui pour objectif de proposer un lieu de rencontre dans un endroit "socialisant" par essence : un café ouvert là où les migrants âgés vivent. Il s'agit d'un lieu laïc, ouvert à tous, où l'on peut parler de tout et de rien, où l'on peut parler du "bon vieux temps". La rencontre de travailleurs sociaux y est également possible. Ce lieu se veut aussi un espace de transmission de la mémoire par le biais d'expositions (par exemple, une très belle exposition photo sur les femmes algériennes en 1960). 

En Conclusion

Même si beaucoup de migrants âgés ayant choisi de vieillir en France disent se sentir heureux et parfaitement à l'aise dans leur société d'accueil, l'impression générale à l'issue de cette journée était que, alors que nous sommes maintenant à près d'un siècle d'une migration établie entre le Maghreb et la France (un demi-siècle pour l'Afrique sub-Saharienne), la prospérité de notre société n'a probablement pas profité comme il se devrait à tous ceux qui y ont contribué largement, notamment, en effectuant les tâches les plus pénibles. 

Dans bien des cas, même après des décennies passées en France, l'immigré reste l'Etranger parfois aussi éloigné de la société qui l'entoure que de celle dont il est originaire, notamment pour ceux qui auront passé toute leur vie dans un foyer. Ainsi, leur vieillesse n'est pas paisible mais souvent tumultueuse dans la "tête" comme trop souvent dans le corps. Il est grand temps que notre société prenne conscience que les migrants âgés font partie de son histoire et donc de sa mémoire. 

Et comme il devient maintenant clair qu'il n'y a jamais vraiment eu en France de politique d'intégration, un des signaux forts pour initier une réflexion de fond à ce propos pourrait être de permettre à ceux qui le souhaitent de mourir sur leur terre d'accueil, selon leurs rites, car, comme le rappelait Yamina Benguigui : "Commencer à parler de mourir ici, c'est un vrai signe d'enracinement".

Olivier BOUCHAUD
Médecin, Animateur du Groupe de Réflexion sur la Prise en Charge des Migrants à l'hôpital Avicenne.